On l’appelait B16.
B16 était une boule de bowling, lourde, lisse, percée de trois trous qui, selon elle, ne mettaient absolument pas en valeur ses courbes. Sa vie se résumait à trois étapes : Être attrapée, lancée, rouler puis recommencer. Elle n'était qu'une pauvre et vielle boule invisible aux yeux du monde. Mais un soir, tout bascula. Une porte mal fermée. De la musique. Et surtout de…

B16 aperçut alors ce qu’elle décrirait plus tard comme « une révélation esthétique majeure ». Une boule disco suspendue. Brillante et rayonnante. Personne ne l'attrapait. Personne ne la lançait. Personne ne lui enfonçait les doigts dedans. C’était époustouflant. Alors une boule de son grand gabarit pouvait devenir une star ?
— Voilà ma destiné , pensa B16. Une carrière où je ne finirai pas écrasée dans une gouttière.
Dès lors, elle n’eut plus qu’une idée : l’ascension. Pas spirituellement mais littéralement. Devenir une boule disco et être reconnue de tous. Son plan ? Devenir brillante. Alors elle tenta de se frotter contre une chaussure à paillettes oubliée. Mais à part sentir le pied rien ne changea. Démoralisée, elle attendit. Or rien ne se passa durant des semaines. Jusqu’au jour du miracle.
Un nouveau gérant arriva. Un jeune entrepreneur qui avait un flaire pour les nouvelles affaires.
— Il faut évoluer ! dit-il. Mélanger bowling et soirée !
Quelques jours plus tard, la piste fut transformée en piste de danse. Et dans un moment inattendu, le gérant déclara :
— On manque d’une boule disco… Oh ! Prenez une boule de bowling et collez des facettes dessus !
B16 n’avait jamais été aussi proche du bonheur. On la prit. On la nettoya (moment humiliant). On la recouvrit de petits morceaux brillants (moment douloureux). Et on la suspendit au plafond (moment terrifiant). Et puis, la musique démarra.
La lumière l’éblouissait. Elle tournait. Elle brillait. Elle se sentait enfin comme une star…
— J’AI RÉUSSI, hurla intérieurement B16.
Pendant exactement treize secondes.
Puis elle remarqua. Les gens, qui sautaient, qui criaient, qui renversaient leur verre. Personne ne la regardait. Elle ne faisait que tourner. Sans s’arrêter. Jamais. Toujours. Toujours. TOUJOURS.
Elle avait envie de vomir. La lumière lui faisait mal à la tête. Elle avait le vertige. La musique était trop forte. Elle était fatiguée.
— Est-ce que… est-ce que quelqu’un peut me descendre ? demanda-t-elle.
Mais non. Personne ne descend une boule disco. Elle tenta de bouger. Impossible. Elle tenta de crier. Rien. Elle tenta de regretter. Très efficace. Ils dansaient. Ils riaient. Ils ne la regardaient même pas. Avant, on la prenait, on la lançait et maintenant, on la suspendait et on la faisait tourner;
Elle réfléchit un instant.
— Ah, pensa B-17. Donc avant... j’étais moche et utilisée. Et maintenant…
Elle se mit à tourner plus vite.
- je suis toujours utilisée, mais avec des paillettes.

Puis elle réfléchit encore.
— Franchement, ils auraient au moins pu boucher les trous.